Lénine sur l’impérialisme

En août 1914, au déclenchement de la Première Guerre mondiale, Vladimir Lénine fut stupéfait par la vague de social-patriotisme qui envahit la Deuxième Internationale, y compris le fleuron allemand, le Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD). Toutes les résolutions solennelles adoptées par les principaux socialistes du monde, affirmant que les travailleurs des pays belligérants lanceront des grèves générales simultanées pour résister à la guerre inter-impérialiste, se révélèrent n’être que de simples bouts de papier. L’empressement avec lequel les dirigeants des partis ouvriers de masse incitèrent leurs militants à s’engager dans un conflit fratricide mutuel obligea Lénine à entreprendre une réévaluation complète de nombre de ses présomptions, notamment celles concernant la direction du SPD et de l’Internationale.

Pendant des années, Lénine n’avait pas pris au sérieux les dénonciations de Rosa Luxemburg contre l’engagement de la direction du SPD à chercher une voie graduelle et évolutive vers le socialisme. En cherchant les racines de la trahison de la Première Guerre mondiale, il comprit le lien entre l’émergence d’une nouvelle phase impérialiste du capitalisme et la capitulation des principaux partis de l’Internationale socialiste face à leurs bourgeoisies respectives. Aujourd’hui, chaque groupe qui revendique le manteau du léninisme s’identifie ostensiblement à l’analyse de l’impérialisme de Lénine, mais peu ont été capables de l’appliquer au conflit actuel en Ukraine. De nombreux groupes qui ont justement dénoncé les attaques de l’OTAN contre l’Irak et la Libye comme une agression impérialiste ont fait écho aux dénonciations du « néo-impérialisme russe » par le chancelier allemand Olaf Scholz et le département d’État américain au sujet de l’Ukraine.

La « phase monopolistique du capitalisme »

Lénine a décrit succinctement l’impérialisme :

« Si l’on devait définir l’impérialisme aussi brièvement que possible, il faudrait dire qu’il est le stade monopoliste du capitalisme. Cette définition embrasserait l’essentiel, car, d’une part, le capital financier est le résultat de la fusion du capital de quelques grandes banques monopolistes avec le capital de groupements monopolistes d’industriels; et, d’autre part, le partage du monde est la transition de la politique coloniale, s’étendant sans obstacle aux régions que ne s’est encore appropriée aucune puissance capitaliste, à la politique coloniale de la possession monopolisée de territoires d’un globe entièrement partagé. »
– V. I. Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916

Le « stade monopoliste du capitalisme » s’est développé à la suite de la tendance des entreprises plus grandes, mieux financées et technologiquement plus avancées à éliminer leurs concurrents :

« Il y a un demi-siècle, quand Marx écrivait son Capital, la libre concurrence apparaissait à l’immense majorité des économistes comme une ‘loi de la nature’. La science officielle tenta de tuer par la conspiration du silence l’oeuvre de Marx, qui démontrait par une analyse théorique et historique du capitalisme que la libre concurrence engendre la concentration de la production, laquelle, arrivée à un certain degré de développement, conduit au monopole. Maintenant, le monopole est devenu un fait. Les économistes accumulent des montagnes de livres pour en décrire les diverses manifestations, tout en continuant à déclarer en choeur que ‘le marxisme est réfuté’. Mais les faits sont têtus, comme dit le proverbe anglais, et, qu’on le veuille ou non, on doit en tenir compte. Les faits montrent que les différences existant entre les pays capitalistes, par exemple, en matière de protectionnisme ou de libre-échange, ne déterminent que des variations insignifiantes dans la forme des monopoles ou dans la date de leur apparition, tandis que la naissance des monopoles, conséquence de la concentration de la production, est une loi générale et essentielle du stade actuel de l’évolution du capitalisme. »
Ibid.

Lénine soulignait que les monopoles émergent à la « conséquence de la concentration de la production, » qui résulte, comme l’observait Marx, de la tendance des entreprises capitalistes capables de produire des marchandises plus efficacement à vendre moins cher que leurs concurrents :

« La guerre de la concurrence se fait à coups de bas prix. Le bon marché des produits dépend, caeteris paribus, de la productivité du travail, et celle-ci de l’échelle des entreprises. Les gros capitaux battent donc les petits. »
– Karl Marx, Le Capital, Livre I, 1867

Une productivité du travail plus élevée – qui dépend du niveau de technologie disponible, des compétences des producteurs et de l’organisation efficace du lieu de travail – combinée aux économies naturelles de la production à grande échelle, a conduit à la formation de monopoles, les petites entreprises étant sous-cotées et finalement mises en faillite par des concurrents plus grands et mieux organisés. Il est important de distinguer les monopoles issus de la concurrence capitaliste et les monopoles d’État établis par l’intervention gouvernementale dans des pays moins avancés. Un exemple de ce dernier s’est produit lorsque le Mexique a nationalisé des compagnies pétrolières britanniques dans les années 1930 :

« Dans les pays industriellement arriérés, le capital étranger joue un rôle décisif. D’où la faiblesse relative de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat national. Ceci crée des conditions particulières du pouvoir d’État. Le gouvernement louvoie entre le capital étranger et le capital indigène, entre la faible bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement puissant. Cela confère au gouvernement un caractère bonapartiste sui generis particulier. Il s’élève pour ainsi dire au‑dessus des classes. En réalité, il peut gouverner, soit en se faisant l’instrument du capital étranger et en maintenant le prolétariat dans les chaînes d’une dictature policière, soit en manœuvrant avec le prolétariat et en allant même jusqu’à lui faire des concessions et conquérir ainsi la possibilité de jouir d’une certaine liberté à l’égard des capitalistes étrangers. La politique actuelle du gouvernement [mexicain] en est au second stade : ses plus grandes conquêtes sont les expropriations des chemins de fer et de l’industrie pétrolière.
Ces mesures sont intégralement du domaine du capitalisme d’État. Toutefois, dans un pays semi‑colonial, le capitalisme d’État se trouve sous la lourde pression du capital privé étranger et de ses gouvernements, et il ne peut se maintenir sans le soutien actif des travailleurs. »
– Leon Trotsky, Industrie nationalisée et gestion ouvrière, 1938

Aujourd’hui, de nombreux pays néocoloniaux maintiennent des monopoles d’État parce que les entreprises nationales sont incapables de concurrencer les sociétés impérialistes. Les secteurs énergétiques nationalisés du Venezuela, du Brésil et de la Russie ont tous été créés pour résister à l’absorption ou au contrôle par le capital étranger.

Dans un échange polémique avec P. Kievsky (Georgy Pyatakov), Lénine a décrit comment le capital financier impérialiste peut « annexer » des concurrents étrangers :

« Économiquement parlant, l’impérialisme est le capitalisme monopoliste. Pour que le monopole soit total, il faut éliminer les concurrents, non seu­lement du marché intérieur (du marché d’un État donné), mais aussi du marché extérieur, du monde entier. Y a-t-il une possibilité économique, « à l’ère du capital financier », d’éliminer la concurrence même dans un État étranger ? Bien entendu : le moyen, c’est la dépendance financière et l’ac­caparement des sources de matières premières du concurrent, puis de toutes ses entreprises. … »
« Le grand capital financier d’un pays peut toujours éliminer ses concur­rents, même s’ils appartiennent à un pays étranger politiquement indé­pendant, et il le fait toujours. C’est parfaitement réalisable sur le plan économique. L’« annexion » économique est parfaitement « réalisable » sans annexion politique, et elle se rencontre constamment. Dans les textes traitant de l’impérialisme, vous lisez à chaque instant que, par exemple, l’Argentine est en fait une « colonie commerciale» de l’Angle­terre, que le Portugal est en fait le « vassal » de l’Angleterre, etc. C’est exact la dépendance économique à l’égard des banques anglaises, l’endet­tement vis-à-vis de l’Angleterre, l’accaparement par l’Angleterre des voies ferrées locales, des mines, des terres, etc.,- tout cela fait de ces pays des « annexions » de l’Angleterre au point de vue économique, sans qu’il y ait violation de leur indépendance politique. »
– V. I. Lénine, Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste », 1916

Dans Le Capital, Marx cite l’investissement étranger comme un moyen pour les capitalistes de compenser partiellement la tendance à la baisse du taux de profit :

« Le commerce international rapporte un profit dont le taux est plus élevé parce qu’il offre des marchandises à des pays moins avancés au point de vue des procédés de fabrication et qu’il peut, tout en les leur cédant à un prix inférieur au leur, les vendre au-dessus de leur valeur. Le travail des pays avancés compte dans ce cas comme travail d’un poids spécifique plus élevé et est porté en compte comme travail de qualité supérieure, bien qu’il ne soit pas payé comme tel; d’où nécessairement une hausse du taux du profit. Ce qui n’empêche pas que le produit soit fourni au pays dans lequel on l’exporte à un prix moins élevé que celui auquel ce dernier pourrait le produire, la quantité de travail qui y est incorporé par le pays exportateur étant beaucoup moindre que celle que le pays moins avancé devrait y consacrer; de même un fabricant qui applique une nouvelle invention avant qu’elle soit généralisée, peut profiter de la productivité spécifique plus élevée du travail qu’il met en œuvre et réaliser un surprofit en vendant ses marchandises moins cher que ses concurrents, bien qu’à un prix qui en dépasse notablement la valeur.
D’autre part, les capitaux engagés dans les colonies rapportent des profits d’un taux plus élevé, parce que telle est la règle dans les pays peu avancés au point de vue économique, où l’on fait travailler des esclaves et des coolies et où l’on exploite le travail avec plus d’âpreté. »
– Marx, Le Capital, Livre III, 1893

Lénine a identifié la recherche d’un profit accru comme la principale motivation de l’exportation de capitaux :

« Tant que le capitalisme reste le capitalisme, l’excédent de capitaux est consacré, non pas à élever le niveau de vie des masses dans un pays donné, car il en résulterait une diminution des profits pour les capitalistes, mais à augmenter ces profits par l’exportation de capitaux à l’étranger, dans les pays sous-développés. Les profits y sont habituellement élevés, car les capitaux y sont peu nombreux, le prix de la terre relativement bas, les salaires de même, les matières premières à bon marché. Les possibilités d’exportation de capitaux proviennent de ce qu’un certain nombre de pays attardés sont d’ores et déjà entraînés dans l’engrenage du capitalisme mondial, que de grandes lignes de chemins de fer y ont été construites ou sont en voie de construction, que les conditions élémentaires du développement industriel s’y trouvent réunies, etc. La nécessité de l’exportation des capitaux est due à la “maturité excessive” du capitalisme dans certains pays, où (l’agriculture étant arriérée et les masses misérables) les placements “avantageux” font défaut au capital. Voici des données approximatives sur l’importance des capitaux placés à l’étranger par trois principaux pays ».
Impérialisme – Le stade suprême du capitalisme

Il considérait que l’exportation de capitaux, plutôt que celle de marchandises, était caractéristique du stade impérialiste du capitalisme :

« L’exportation des capitaux, phénomène particulièrement caractéristique, à la différence de l’exportation des marchandises à l’époque du capitalisme non monopoliste, est en relation étroite avec le partage économique et politico-territorial du monde… »
– V. I. Lénine, L’Impérialisme et la scission du socialisme, octobre 1916

Lénine a stipulé que le capital exporté n’était pas censé simplement générer un profit, mais plutôt un superprofit – ou « profit excédentaire » comme Marx l’appelait – c’est-à-dire un rendement nettement supérieur à la moyenne nationale :

« …le monopole fournit un surprofit, c’est-à-dire un excédent de profit par rapport au profit capitaliste normal, ordinaire dans le monde entier. … L’impérialisme est le capitalisme monopoliste. Chaque cartel, trust, syndicat patronal, chaque banque géante, est un monopole. Le surprofit n’a pas disparu, il subsiste. L’exploitation par un seul pays privilégié, financièrement riche, de tous les autres pays demeure et se renforce. Une poignée de pays riches — ils ne sont que quatre en tout, si l’on veut parler de la richesse « moderne », indépendante et véritablement prodigieuse : l’Angleterre, la France, les Etats-Unis et l’Allemagne — ont développé les monopoles dans d’immenses proportions, reçoivent un surprofit se chiffrant par centaines de millions sinon par milliards, « chevauchent sur l’échine » de centaines et de centaines de millions d’habitants des autres pays, et luttent entre eux pour le partage d’un butin particulièrement abondant, particulièrement gras et de tout repos.
« Là est justement l’essence économique et politique de l’impérialisme… »
Ibid.

Les « Thèses générales sur la question d’Orient », adoptées au quatrième Congrès mondial de l’Internationale communiste en 1922 (le dernier sous la tutelle de Lénine), offraient une formule élégamment simple : « l’essence même de l’impérialisme comporte l’utilisation de la différence de niveau qui existe dans le développement des forces productrices des divers secteurs de l’économie mondiale, dans le but de s’assurer la totalité de la plus-value monopolisée. » Un pays impérialiste est un pays suffisamment avancé pour que, indépendamment des fluctuations temporaires, son échange économique avec le reste du monde entraîne, au fil du temps, un afflux net de valeur provenant des pays moins développés.

L’impérialisme en tant que jeu des Grandes Puissances et le rôle de la Russie pendant la Première Guerre mondiale

Beaucoup de gauchistes ont tendance à considérer l’impérialisme comme une fonction du poids géopolitique, de l’oppression nationale, de la capacité militaire et de l’ambition territoriale, plutôt que comme une extraction nette de valeur. Les écrits de Lénine contiennent des formulations qui estompent la ligne entre « l’extraction de valeur » et la capacité militaire à se tailler des « sphères d’influence ». Cela peut être attribué à l’intense compétition entre grandes puissances pour s’emparer de territoires moins développés dans les décennies précédant la Première Guerre mondiale. Écrivant en 1916, Lénine voyait le système colonial d’exploitation exclusive par la « métropole » comme typique de la domination impérialiste :

« On appelle libre disposition des nations leur indépendance politique. L’im­périalisme tend à l’enfreindre car, l’annexion politique étant réalisée, l’an­nexion économique est souvent plus commode, meilleur marché (il est plus facile de corrompre des fonctionnaires, de se faire accorder une con­cession, de faire promulguer une loi avantageuse, etc.), plus facile, plus sûre,- de même que l’impérialisme tend à remplacer la démocratie en général par l’oligarchie. »
Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste »

Lénine comprenait que la domination impérialiste pouvait également prendre d’autres formes, en observant dans le même texte :

« … la guerre impérialiste actuelle nous montre des exemples de la façon dont on réussit, par la force des liens financiers et des intérêts économiques, à entraîner un petit État politiquement indépendant dans la lutte entre les grandes puissances (l’Angleterre et le Portugal).
D’autre part, la violation du démocratisme à l’égard des petites nations, bien plus impuissantes (à la fois économiquement et politiquement) contre leurs « protecteurs » impérialistes, provoque soit l’insurrection (l’Irlande), soit le passage de régiments entiers du côté de l’ennemi (les Tchèques).
Dès lors, il est non seulement « réalisable » du point de vue du capital fi­nancier, mais parfois franchement avantageux pour les trusts, pour leur politique impérialiste, pour leur guerre impérialiste, d’accorder le plus de liberté démocratique possible, voire l’indépendance en tant qu’État à telle ou telle petite nation, afin de ne pas risquer de compromettre « leurs » opérations militaires. Oublier le caractère particulier des rapports poli­tiques et stratégiques et répéter, à propos et hors de propos, le mot ap­pris par cœur d’« impérialisme » n’a rien à voir avec le marxisme. »
Ibid.

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont cherché à intégrer leurs rivaux vaincus, l’Allemagne de l’Ouest et le Japon, dans les institutions mondiales de la Pax Americana, tout en orchestrant la « décolonisation » des empires français et britannique pour faciliter la pénétration du capital financier américain dans les anciennes colonies nouvellement « indépendantes ». La préoccupation centrale des décideurs américains à cette époque était de revenir, ou du moins de « contenir », le « communisme » en Union soviétique, en Chine, au Nord-Vietnam, en Corée du Nord et en Europe de l’Est. La posture « anticoloniale » de l’Amérique visait en partie à empêcher de nouvelles révolutions sociales. À la fin des années 1970, la domination coloniale directe avait cessé (à très peu d’exceptions près), tandis que l’exploitation économique s’intensifiait, les grandes puissances impérialistes (Allemagne, Japon, Grande-Bretagne, France, Canada, Italie, Australie) fonctionnant comme une sorte de « front uni » sous la direction américaine. La fin du contrepoids soviétique au début des années 1990 a ouvert la porte au « Consensus de Washington » — sous lesquels les marchés et les ressources du monde semi-colonial ont été ouverts pour une exploitation impérialiste sans entraves.

La tendance de Lénine à associer l’exploitation impérialiste à la domination coloniale nue (ce qui était typique de la période où il écrivait) a conduit certains « léninistes » contemporains à considérer les conflits territoriaux comme une preuve de l’impérialisme. Cette confusion est renforcée par des similitudes superficielles entre certains des pays capitalistes dépendants plus grands et mieux développés (Russie, Brésil, etc.) et les véritables pays impérialistes. Aujourd’hui, la grande majorité des pays capitalistes disposent à la fois d’investissements étrangers et de monopoles domestiques. Mais les flux de valeur nette sur une période de temps significative sont universellement négatifs pour les pays semi-coloniaux, indépendamment de leurs avoirs relativement modestes à l’étranger. De même, leurs « monopoles » proviennent généralement de mesures protectionnistes pour repousser des concurrents étrangers mieux financés et plus avancés. Ces caractéristiques ne constituent pas des preuves d’un impérialisme réel — seules les flux de valeur nette déterminent si un pays donné exploite net d’autres pays plus en retard ou s’il est lui-même soumis à une exploitation étrangère nette. Lénine a discuté de la manière dont le capital financier assujettit des pays formellement indépendants :

« A côté des possessions coloniales des grandes puissances, nous avons placé les colonies de faible étendue des petits Etats, lesquelles sont, pourrait-on dire, le prochain objectif d’un “nouveau partage” possible et probable des colonies. La plupart de ces petits Etats ne conservent leurs colonies que grâce aux oppositions d’intérêts, aux frictions, etc., entre les grandes puissances, qui empêchent celles-ci de se mettre d’accord sur le partage du butin… Le capital financier est un facteur si puissant, si décisif, pourrait-on dire, dans toutes les relations économiques et internationales, qu’il est capable de se subordonner et se subordonne effectivement même des Etats jouissant d’une complète indépendance politique. »
Impérialisme – Le stade suprême du capitalisme

Lénine distinguait l’impérialisme moderne, le « capital financier », de toutes les formes antérieures :

« La politique coloniale et l’impérialisme existaient déjà avant la phase contemporaine du capitalisme, et même avant le capitalisme. Rome, fondée sur l’esclavage, faisait une politique coloniale et pratiquait l’impérialisme. Mais les raisonnements “d’ordre général” sur l’impérialisme, qui négligent ou relèguent à l’arrière-plan la différence essentielle des formations économiques et sociales, dégénèrent infailliblement en banalités creuses ou en rodomontades, comme la comparaison entre “la Grande Rome et la Grande-Bretagne [5] “. Même la politique coloniale du capitalisme dans les phases antérieures de celui-ci se distingue foncièrement de la politique coloniale du capital financier. »
Ibid.

Il a également observé :

« Aux nombreux “anciens” mobiles de la politique coloniale le capital financier a ajouté la lutte pour les sources de matières premières, pour l’exportation des capitaux, pour les “zones d’influence”, – c’est-à-dire pour les zones de transactions avantageuses, de concessions, de profits de monopole, etc., – et, enfin, pour le territoire économique en général. »
Ibid.

L’impérialisme moderne différait de « même de la politique coloniale capitaliste des étapes précédentes du capitalisme » en raison de la capacité accrue du capital financier à extraire des surplus-profits des relations d’un pays avec le monde extérieur. Le Portugal, une puissance coloniale avec des ambitions impérialistes, a été décrit par Lénine comme une « colonie commerciale de la Grande-Bretagne », c’est-à-dire un pays non impérialiste du point de vue du capital financier :

« En 1884, le Portugal était la seule puissance européenne à avoir des établissements à l’intérieur de l’Afrique centrale et c’était le seul pays à entretenir des liens commerciaux étendus avec les États africains de l’intérieur. Aucun autre Européen n’avait une présence qui se rapprochait de celle des Portugais…
« La détermination du Portugal à rivaliser en Afrique au niveau des grandes puissances a eu des conséquences mitigées. En 1892, le Portugal fit défaut sur sa dette internationale et se trouva confronté à la perspective de perdre son empire presque aussitôt après l’avoir acquis. Le fait que cela ne se produisit pas fut en partie le résultat du flux de richesses provenant de l’empire – les réexportations de produits coloniaux, la monnaie forte générée par les ports et les chemins de fer, et les envois de fonds des travailleurs migrants qui faisaient fonctionner les mines du Rand. »
– Malyn Newitt, Portugal in European and World History, 2009

Le Portugal avait des investissements étrangers et des possessions coloniales, mais Lénine l’a justement classé comme un « vassal » de l’empire britannique, plutôt que comme une puissance impérialiste à part entière.

En décrivant l’implication de la Russie dans la Première Guerre mondiale comme « impérialiste », Lénine précise que, « en général », elle avait un caractère différent, plus primitif, que celui des grandes puissances capitalistes plus avancées :

« En Russie, l’impérialisme capitaliste du type moderne s’est pleinement révélé dans la politique du tsarisme à l’égard de la Perse, de la Mandchourie, de la Mongolie; mais ce qui, d’une façon générale, prédomine en Russie, c’est l’impérialisme militaire et féodal. Nulle part au monde la majorité de la population du pays n’est aussi opprimée : les Grands Russes ne forment que 43% de la population, c’est à dire moins de la moitié, et tous les autres habitants sont privés de droits, en tant qu’allogènes. Sur les 170 millions d’habitants de la Russie, près de 100 millions sont asservis et privés de droits. Le tsarisme fait la guerre pour s’emparer de la Galicie et étrangler définitivement la liberté des Ukrainiens, pour conquérir l’Arménie, Constantinople, etc. Le tsarisme voit dans la guerre un moyen de détourner l’attention du mécontentement qui s’accroît à l’intérieur du pays et d’écraser le mouvement révolutionnaire grandissant. Aujourd’hui, pour deux Grands-Russes, on compte en Russie deux ou trois “ allogènes ” privés de droits : le tsarisme s’efforce, au moyen de la guerre, d’augmenter le nombre des nations opprimées par Russie, d’accentuer leur oppression et de faire ainsi échec à la lutte pour la liberté que mènent les Grand-Russes eux mêmes. La possibilité d’asservir et de piller les autres peuples aggrave le marasme économique, car il arrive souvent que la source des revenus soit moins le développement des forces productives que l’exploitation semi féodale des “ allogènes ”. Ainsi, du côté de la Russie, la guerre porte un caractère foncièrement réactionnaire et hostile aux mouvements de libération. »
– V. I. Lénine, LeSocialisme et la guerre, juillet – août 1915

Ce n’est que dans « la Perse, la Mandchourie et la Mongolie » que la bourgeoisie russe était engagée dans « l’impérialisme capitaliste du type moderne » ; pour la plupart sous le Tsar, « l’impérialisme militaire et féodal » prédominait.

La bourgeoisie russe n’opérait pas dans les nations moins développées de son « proche extérieur » en raison d’un marché intérieur saturé, mais plutôt à cause des restrictions autocratiques à l’accumulation de capital intérieur. Dans un article publié en mars 1917, Trotsky observa qu’en 1905 la bourgeoisie russe avait espéré que la voie vers une forme de développement capitaliste plus « normale » serait ouverte :

« En 1905, Milioukov, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, qualifiait la guerre russo-japonaise d’aventure et exigeait qu’elle se termine le plus tôt possible. L’ensemble de la presse libérale et radicale écrivait sur le même ton. A cette époque les organisations les plus importantes des industriels appelaient à une paix immédiate – malgré des défaites sans précédent – . Comment expliquer cela ? Ils avaient l’espoir de réformes à l’intérieur. L’établissement d’un système constitutionnel, le contrôle parlementaire sur le budget et l’économie de l’Etat en général, le progrès du système éducatif et, en particulier, l’attribution de terres aux paysans, étaient censés relever le niveau économique du pays, accroître le bien-être de la population et, par conséquent, créer un énorme marché domestique pour l’industrie. »

Lorsque ces réformes ne se concrétisèrent pas, la bourgeoisie russe, terrifiée par les soulèvements tumultueux des masses populaires, se résigna au statu quo autocratique :

« Les soulèvements des paysans, la lutte toujours montante du prolétariat, et la croissance de la rébellion dans l’armée rejetèrent la bourgeoisie libérale dans le camp de la bureaucratie tsariste et de la noblesse réactionnaire. Leur coup d’Etat a été scellé par le coup d’état du 3 juin 1907. De ce coup d’Etat sortirent la troisième et l’actuelle [quatrième] Douma. Les paysans n’ont pas reçu de terres. Les structures étatiques ont changé plus de forme que de substance. La création d’un marché intérieur prospère composé d’agriculteurs propriétaires fonciers, ressemblant à des agriculteurs américains, n’a pas eu lieu. S’étant réconciliées avec le régime du 3 juin, les classes capitalistes ont porté leur attention sur la conquête des marchés étrangers. »
– Léon Trotsky, La guerre ou la paix ?, 30 mars 1917

Lénine observa que la Russie avait saisi des territoires dans lesquels « le développement du capitalisme et le niveau général de culture sont assez souvent plus élevés … qu’au centre de l’État » (Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes). Comme il l’expliqua dans une polémique avec son camarade bolchevik Georgy Pyatakov, la promotion de l’« autodétermination » pour les peuples de la « prison des peuples » tsariste n’avait pas pour but de traiter de l’exploitation économique par le capital monopoliste, mais simplement de soutenir les droits démocratiques :

« On ne peut interdire l’économique par aucune mesure politique. Aucune forme politique de la Pologne, que celle-ci soit une parcelle de la Russie tsariste ou de l’Allemagne, ou une région autonome ou un État po­litiquement indépendant, ne saurait servir à interdire ou abolir sa dépen­dance à l’égard du capital financier des puissances impérialistes, l’accaparement des actions de ses entreprises par ce capital.
L’indépendance de la Norvège, « réalisée » en 1905, est uniquement politique. Elle n’avait ni l’intention ni les moyens de s’attaquer à la dépen­dance économique. »
Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste »

Alors que l’« impérialisme principalement militaire et féodal » de la Russie tsariste lui permettait de surexploiter des régions plus arriérées comme le Turkestan, la totalité de ses relations économiques impliquait un transfert net de valeur vers l’extérieur au profit du « capital impérialiste anglo-français ». En septembre 1914, Lénine décrivait le tsarisme comme essentiellement un salarié de l’impérialisme britannique et français :

« A la tête de l’autre groupe de nations belligérantes se trouve la bourgeoisie anglaise et française, qui dupe la classe ouvrière et les masses laborieuses en les assurant qu’elle fait la guerre pour la patrie, la liberté et la culture, contre le militarisme et le despotisme de l’Allemagne. En réalité, cette bourgeoisie a, depuis longtemps, acheté de ses milliards et préparé, pour attaquer l’Allemagne, les troupes du tsarisme russe, la monarchie la plus réactionnaire et la plus barbare de l’Europe. »
– V. I. Lénine, La guerre et la social-démocratie russe, 11 octobre 1914

Après la chute du tsar en février 1917, le gouvernement Kerensky a continué de fonctionner comme un partenaire subordonné de l’impérialisme français et britannique :

« En ce qui concerne la politique extérieure, que les conditions objectives font maintenant passer au premier plan, le nouveau gouvernement est un gouvernement décidé à poursuivre la guerre impérialiste, la guerre en alliance avec les puissances impérialistes : Angleterre, France, etc., pour le partage du butin capitaliste, pour l’étranglement des peuples petits et faibles. Soumis aux intérêts du capital russe et de son puissant protecteur et maître, le capital impérialiste anglo‑français, le plus riche du monde, le nouveau gouvernement, malgré les vœux formulés de la façon la plus précise par le Soviet des députés soldats et ouvriers au nom de l’indéniable majorité des peuples de Russie, n’a rien entrepris de concret en vue de mettre fin au massacre des peuples qui s’entre-tuent pour défendre les intérêts des capitalistes. Il n’a pas même publié les traités secrets de caractère manifestement spoliateur (prévoyant le partage de la Perse, le pillage de la Chine, le pillage de la Turquie, le partage de l’Autriche, l’annexion de la Prusse orientale et des colonies allemandes, etc.) qui lient notoirement la Russie aux forbans du capital impérialiste anglo‑français. Il a confirmé ces traités conclus par le tsarisme qui, pendant des siècles, a spolié et opprimé plus de peuples que les autres despotes, ‑ par le tsarisme qui, non content de l’opprimer, déshonorait et corrompait le peuple grand-russe dont il avait fait le bourreau des autres peuples. »
– V. I. Lénine, Les Tâches du prolétariat dans notre révolution, septembre 1917

Lénine a critiqué les partisans « socialistes » de Kérensky comme des serviteurs de l’impérialisme britannique et français :

« En s’élevant contre ce programme, en redoutant la rupture avec «l’Angleterre et la France», nos menchéviks et nos socialistes-révolutionnaires appliquent en fait le programme capitaliste de politique extérieure, se contentant de l’orner des fleurs d’une candide éloquence telles que la «révision des traités», les déclarations en faveur de la «paix sans annexions», etc. Tous ces vœux pieux sont condamnés à demeurer des phrases creuses, car la réalité capitaliste pose la question de front : se soumettre aux impérialistes d’un des groupes ou participer à la lutte révolutionnaire contre tout impérialisme…. L’«alliance» avec les impérialistes, c’est-à-dire une dépendance honteuse à leur égard, telle est la politique extérieure des capitalistes et des petits bourgeois. L’alliance avec les révolutionnaires des pays avancés et avec tous les peuples opprimés contre les impérialistes de tout poil, telle est la politique extérieure du prolétariat. »
– Lénine, La politique étrangère de la révolution russe, 27 juin 1917

L’impérialisme britannique menaçait le Gouvernement provisoire de révoquer les concessions territoriales promises au Tsar, à moins que la Russie ne continue à se battre :

« L’Angleterre en tout cas ne renoncera pas à la saisie (annexion) de la Palestine et de la Mésopotamie, bien qu’elle soit prête à punir les Russes (pour le ‘cessez-le-feu virtuel’ sur le front russo-allemand) en leur refusant la Galicie, Constantinople, l’Arménie, etc. »
– Lénine, Secrets de la politique étrangère, 23 mai 1917 [notre traduction]

La description rétrospective de Trotsky sur le rôle de la Russie pendant la Première Guerre mondiale correspondait étroitement aux observations contemporaines de Lénine :

« La participation de la Russie à la guerre comportait des contradictions dans les motifs et dans les buts. En fait, la lutte sanglante avait pour objet une domination mondiale. En ce sens, elle dépassait les possibilités de la Russie. Ce que l’on a appelé les buts de guerre de la Russie (les détroits en Turquie, la Galicie, l’Arménie) n’avait qu’une importance très relative, provinciale, et ne pouvait avoir de solution qu’accessoirement, pour autant qu’il conviendrait aux intérêts des principaux belligérants.
En même temps, la Russie, en qualité de grande puissance, ne pouvait s’abstenir de participer à la mêlée des pays capitalistes plus avancés, de même qu’elle n’avait pu, durant l’époque précédente, se dispenser d’établir chez elle des usines, des fabriques, des voies ferrées, d’acquérir des fusils à tir rapide et des avions. Fréquemment, parmi les historiens russes de la nouvelle école, des discussions s’élèvent sur le point de savoir dans quelle mesure la Russie tsariste était mûre pour une politique impérialiste moderne, mais ces controverses retombent toujours dans la scolastique, car l’on considère la Russie sur le terrain international comme un élément isolé, comme un facteur indépendant. Or, la Russie n’a été qu’un chaînon d’un système. »
– Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1932

Le caractère majoritairement « militaire et féodal » de la Russie dictait son rôle subordonné dans le bloc avec ses alliés plus avancés :

« Dans la hiérarchie mondiale des États, la Russie occupait avant la guerre une place beaucoup plus élevée que celle de la Chine. Quelle place la Russie aurait-elle occupée après la guerre si la révolution n’était pas venue ? C’est une autre question. Mais l’autocratie russe, d’une part, la bourgeoisie russe, d’autre part, avaient des caractères de plus en plus marqués de compradorisme : l’une et l’autre vivaient et subsistaient de leur liaison avec l’impérialisme étranger, le servaient et ne pouvaient tenir sans s’appuyer sur lui. Il est vrai qu’à la fin des fins elles ne purent résister, même soutenues par lui. La bourgeoisie russe à demi comprador de la finance étrangère avait des intérêts impérialistes mondiaux au même titre qu’un agent rétribué par un pourcentage est intéressé aux affaires de son patron. »
Ibid.

Divers courants anarchistes, pseudo-trotskystes et maoïstes qui acceptent la notion populaire de l’impérialisme comme la domination des petits pays par les plus grands, décrivaient l’URSS comme « impérialiste » ou « socio-impérialiste ». Lorsque l’armée soviétique occupa l’est de la Pologne en 1939 conformément aux termes du Pacte Hitler-Staline, une faction renégate de la Quatrième Internationale trotskyste, dirigée par Max Shachtman et James Burnham, considéra cela comme une manifestation de l’ « impérialisme » soviétique.

« Peut-on qualifier d’impérialisme la politique d’expansion actuelle du Kremlin? Avant tout il faudrait s’entendre sur le contenu social que nous conférons à ce terme. L’histoire a connu l’impérialisme de l’Etat romain fondé sur le travail des esclaves; l’impérialisme de la propriété terrienne féodale; l’impérialisme du capital commercial et industriel; l’impérialisme de la monarchie tsariste, etc. La force motrice de la bureaucratie soviétique réside, sans aucun doute, dans sa volonté d’accroître son pouvoir, son prestige, ses revenus. C’est ce même élément d’impérialisme – pris dans le sens le plus large du terme – qui fut dans le passé la marque spécifique de toutes les monarchies, oligarchies, castes dirigeantes, classes et milieux divers. Pourtant, dans la littérature politique contemporaine, du moins dans la littérature marxiste, par “impérialisme” on entend la politique d’expansion du capital financier qui a un contenu économique bien défini. Appliquer à la politique du Kremlin le terme d’impérialisme sans expliquer en fait ce que l’on entend par-là, cela revient tout simplement à identifier la politique de la bureaucratie bonapartiste avec la politique du capitalisme monopoliste, en se fondant sur le fait que l’un et l’autre utilisent la force militaire à des fins d’expansion. Une telle identification, propre seulement à semer la confusion, convient à des démocrates petits-bourgeois plutôt qu’à des marxistes. »
– Léon Trotsky, Défense du marxisme, 1940

Lénine sur les conflits interimpérialistes

L’expansion massive de la classe ouvrière industrielle dans de nombreux pays capitalistes dépendants au cours des dernières décennies réfute de manière spectaculaire la spéculation de Rosa Luxemburg selon laquelle la bourgeoisie des pays avancés était contrainte de s’étendre dans des territoires non capitalistes en raison de la saturation absolue de leurs marchés intérieurs. Une fois le capitalisme dominant sur la planète, elle s’attendait à ce que l’ordre bourgeois entre en déclin terminal :

« Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propa­gande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes écono­mi­ques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son soi nourricier. Ayant tendance à devenir une forme mondiale, il se brise à sa propre incapacité d’être cette forme mondiale de la production. »
– Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, 1913

La théorie de Luxemburg impliquait que le capitalisme finirait par s’effondrer automatiquement, bien qu’elle restât une ardente défenseure d’une réponse révolutionnaire de la classe ouvrière aux guerres et aux crises économiques engendrées par la spirale de mort du capitalisme. Lénine, qui critiquait vivement son analyse, commenta à Lev Kamenev :

« J’ai lu le nouveau livre de Rosa Die Akkumulation des Kapitals. Elle est entrée dans une confusion choquante. Elle a déformé Marx. »
– Lénine, Lettre à L. B. Kamenev, 29 mars 1913 [notre traduction]

Lénine affirmait que le règne capitaliste ne prendrait fin que lorsque la classe ouvrière s’emparerait du pouvoir et établirait une planification socialiste rationnelle. Il voyait dans la tendance croissante des énormes entreprises capitalistes à organiser la production à grande échelle une préparation du terrain pour l’intégration socialiste future de l’ensemble de l’économie mondiale :

« Quand une grosse entreprise devient une entreprise géante et qu’elle organise méthodiquement, en tenant un compte exact d’une foule de renseignements, l’acheminement des deux tiers ou des trois quarts des matières premières de base nécessaires à des dizaines de millions d’hommes; quand elle organise systématiquement le transport de ces matières premières jusqu’aux lieux de production les mieux appropriés, qui se trouvent parfois à des centaines et des milliers de verstes; quand un centre unique a la haute main sur toutes les phases successives du traitement des matières premières, jusque et y compris la fabrication de toute une série de variétés de produits finis; quand la répartition de ces produits se fait d’après un plan unique parmi des dizaines et des centaines de millions de consommateurs (vente du pétrole en Amérique et en Allemagne par la “Standard Oil” américaine), alors, il devient évident que nous sommes en présence d’une socialisation de la production et non point d’un simple “entrelacement”, et que les rapports relevant de l’économie privée et de la propriété privée forment une enveloppe qui est sans commune mesure avec son contenu, qui doit nécessairement entrer en putréfaction si l’on cherche à en retarder artificiellement l’élimination, qui peut continuer à pourrir pendant un laps de temps relativement long (dans le pire des cas, si l’abcès opportuniste tarde à percer), mais qui n’en sera pas moins inéluctablement éliminée. »
L’impérialisme – stade suprême du capitalisme

Lénine cite les observations de Rudolph Hilferding, un intellectuel gauchiste de la SPD, sur l’impact potentiel des exportations de capital des pays capitalistes les plus développés vers les régions moins développées :

« Hilferding note très justement la liaison entre l’impérialisme et le renforcement de l’oppression nationale. ‘Pour ce qui est des pays nouvellement découverts, écrit-il, le capital importé y intensifie les antagonismes et suscite contre les intrus la résistance croissante des peuples qui s’éveillent à la conscience national; cette résistance peut facilement aboutir à des mesures dangereuses dirigées contre le capital étranger. Les anciens rapports sociaux sont foncièrement révolutionnés; le particularisme agraire millénaire des ‘nations placées en marge de l’histoire’ est rompu; elles sont entraînées dans le tourbillon capitaliste. C’est le capitalisme lui-même qui procure peu a peu aux asservis les voies et moyens de s’émanciper. Et la création d’un Etat national unifié, en tant qu’instrument de la liberté économique et culturelle, autrefois but suprême des nations européennes, devient aussi le leur.‘ »
Ibid.

Au cours des dernières décennies, il y a eu une vaste expansion de la production dans une grande partie du monde semi-colonial. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, les « Tigres » asiatiques ont connu une croissance rapide, tout comme l’Irlande, le « Tigre celtique ». Plus récemment, la montée des BRICS a été perçue par beaucoup comme un défi économique viable à l’hégémonie impérialiste. À ce jour, la seule menace sérieuse pour la domination de l’ordre impérialiste dirigé par les États-Unis est venue de la Chine, dont le développement économique spectaculaire a été rendu possible grâce à la révolution sociale de 1949 qui a renversé le régime capitaliste et chassé les prédateurs impérialistes.

L’industrialisation de nombreux pays capitalistes dépendants au cours des dernières décennies a déconcerté de nombreux militants de gauche, y compris les adeptes des partis stalinistes autrefois affiliés à Moscou. Le Parti communiste de Grèce (KKE) a adopté une « théorie de la pyramide » qui fait écho à l’affirmation communiste de « gauche » des années 1920 selon laquelle tous les États capitalistes sont impérialistes. Lénine a vivement critiqué de telles notions et a insisté sur la distinction entre pays avancés et pays arriérés :

« Les résolutions de notre Parti parlent de la guerre actuelle, engendrée par les conditions générales de l’époque impérialiste. Les rapports entre ‘ l’époque ‘ et la ‘ guerre actuelle ‘ sont posés par nous correctement au point de vue marxiste : pour être marxiste, il faut porter un jugement concret sur chaque guerre prise en particulier. …
« Une question : du fait que le capitalisme avancé européen (et américain) est entré dans la nouvelle époque de l’impérialisme, s’ensuit-il que les guerres impérialistes sont les seules possibles à l’heure actuelle ? Ce serait une affirmation absurde, traduisant l’incapacité de distinguer un phéno­mène concret donné de toute la somme des phénomènes les plus divers de cette époque. Une époque s’appelle de ce nom précisément parce qu’elle embrasse une somme de phénomènes et de guerres très variés, aussi bien typiques que fortuits, aussi bien grands que petits, aussi bien particuliers aux pays avancés que caractéristiques des pays retardataires. Éluder ces questions concrètes par des phrases générales sur l’’ époque ‘, comme le fait P. Kievski, c’est abuser de la notion d’’ époque ‘. »
Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste »

Lénine opposait les pays avancés, « oppresseurs », enrichis par leur participation au marché mondial capitaliste, aux nations « opprimées » dont ils extrayaient la richesse :

« L’impérialisme signifie l’oppression croissante des nations du monde par une poignée de Grandes Puissances ; cela signifie une période de guerres entre ces dernières pour étendre et consolider l’oppression des nations ; cela signifie une période durant laquelle les masses populaires sont trompées par des patriotes sociaux hypocrites, c’est-à-dire des individus qui, sous prétexte de « liberté des nations », du « droit des nations à disposer d’elles-mêmes » et de la « défense de la patrie », justifient et défendent l’oppression de la majorité des nations du monde par les Grandes Puissances.
« C’est pourquoi le point central dans le programme social-démocrate doit être cette division des nations en oppresseurs et opprimées qui constitue l’essence de l’impérialisme, et qui est habilement éludée par les sociaux-chauvins et Kautsky. »
– Lénine, Le prolétariat révolutionnaire et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 16 octobre 1915 [notre traduction]

Distinguer entre les pays impérialistes et non impérialistes n’implique pas une parité entre tous les membres de chaque catégorie. Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine a commenté la manière dont la force économique relative des différents impérialistes tend à fluctuer :

« On sait que les cartels ont entraîné la création de tarifs protectionnistes d’un type nouveau et original : comme l’avait déjà noté Engels dans le livre III du Capital on protège précisément les produits susceptibles d’être exportés. On sait également que les cartels et le capital financier ont un système qui leur est propre, celui de l'”exportation à vil prix”, du “dumping”, comme disent les Anglais : à l’intérieur du pays, le cartel vend ses produits au prix fort, fixé par le monopole; à l’étranger, il les vend à un prix dérisoire pour ruiner un concurrent, étendre au maximum sa propre production, etc. Si l’Allemagne développe son commerce avec les colonies anglaises plus rapidement que l’Angleterre elle-même, cela ne prouve qu’une chose, c’est que l’impérialisme allemand est plus jeune, plus fort, mieux organisé que l’impérialisme anglais, qu’il lui est supérieur; mais cela ne prouve nullement la “suprématie” du commerce libre. Car cette lutte ne dresse pas le commerce libre contre le protectionnisme, contre la dépendance coloniale, mais oppose l’un à l’autre deux impérialismes rivaux, deux monopoles, deux groupements du capital financier. La suprématie de l’impérialisme allemand sur l’impérialisme anglais est plus forte que la muraille des frontières coloniales ou des tarifs douaniers protecteurs … »

Lénine a identifié le développement économique rapide de l’Allemagne par rapport à la France et à la Grande-Bretagne comme un facteur clé déclenchant la guerre inter-impérialiste. L’Allemagne était arrivée tardivement dans le jeu de la conquête coloniale et s’est vue refuser l’accès aux marchés et aux ressources des colonies de ses rivaux. Lénine rejetait les prétentions pieuses des impérialistes des deux camps selon lesquelles leur participation à la Première Guerre mondiale était motivée par la défense de la liberté, de la démocratie et de leur patrie nationale :

« En bref : la guerre entre les grandes puissances impérialistes (c’est-à-dire qui oppriment toute une série de peuples étrangers, qui les tiennent ligo­tés par les entraves de la dépendance à l’égard du capital financier, etc.) ou en alliance avec elle, est une guerre impérialiste. Telle est la guerre de 1914 -1916. Dans cette guerre, la ‘ défense de la patrie ‘ est une tromperie qui sert à la justifier. »
Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste »

La formule du révolutionnaire allemand Karl Liebknecht selon laquelle, pour les travailleurs des deux côtés, « l’ennemi principal est à la maison » coïncidait avec l’approche de Lénine face à de tels conflits :

« La transformation de la guerre impérialiste actuelle en guerre civile est le seul mot d’ordre prolétarien juste, enseigné par l’expérience de la Commune, indiqué par la résolution de Bâle (1912) et découlant des conditions de la guerre impérialiste entre pays bourgeois hautement évolués. Si grandes que paraissent à tel ou tel moment les difficultés de cette transformation, les socialistes ne renonceront jamais, dès l’instant que la guerre est devenue un fait, à accomplir dans ce sens un travail de préparation méthodique, persévérant et sans défaillance.
C’est seulement en s’engageant dans cette voie que le prolétariat pourra s’arracher à l’influence de la bourgeoisie chauvine et avancer résolument, d’une manière ou d’une autre, avec plus ou moins de rapidité, sur le chemin de la liberté réelle des peuples et du socialisme. »
– Lénine, La guerre et la social-démocratie russe, 28 septembre 1914

Formes de domination impérialiste sur les pays capitalises dépendants

Lénine considérait que la question de savoir si les participants à un conflit donné sont impérialistes ou non était cruciale pour déterminer l’attitude des révolutionnaires. Il critiquait ces marxistes polonais qui soutenaient les luttes pour l’indépendance des peuples coloniaux mais étaient indifférents au sort des nations opprimées plus développées (y compris la Pologne) :

« Les camarades polonais … ont essayé d’établir une distinction entre l’’Europe’ et les colonies. C’est seulement pour ce qui est de l’Europe qu’ils deviennent des annexionnistes inconséquents, en refusant d’annuler les annexions dès l’instant qu’elles sont faites. Mais en ce qui concerne les colonies, ils proclament une revendication catégorique : ‘Hors des colonies !’.
« Les socialistes russes doivent exiger : ‘Hors du Turkestan, de Khiva, de Boukhara, etc.’, mais, voyez-vous, ils tomberaient dans l’’utopie’, dans une ‘sentimentalité’ ‘antiscientifique’ et ainsi de suite, s’ils exigeaient la même liberté de séparation pour la Pologne, la Finlande, l’Ukraine, etc…
Mais les mouvements révolutionnaires sous toutes leurs formes – y compris les mouvements nationaux – sont plus possibles, plus réalisables, plus opiniâtres, plus conscients, plus difficiles à vaincre en Europe que dans les colonies. »
– Lénine, Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, juillet 1916

Lénine était très conscient que les niveaux de développement économique variaient considérablement parmi les pays non impérialistes :

« En Europe, la plupart des nations dépendantes sont plus développées au point de vue capitaliste (pas toutes pourtant les albanais, beaucoup de peuples allogènes de Russie) que les colonies. Mais c’est précisément ce qui suscite une plus grande résistance à l’oppression nationale et aux annexions ! C’est précisément la raison pour laquelle le développement du capitalisme est mieux assuré en Europe, dans quelques conditions politiques que ce soit, y compris la séparation des régions annexées, que dans les colonies… ‘La-bas, affirment les camarades polonais en parlant des colonies (I,4), le capitalisme a encore à assurer le développement indépendant dos forces productives’… En Europe, c’est encore plus frappant : en Pologne, en Finlande, en Ukraine, en Alsace, le capitalisme développe sans nul doute les forces productives d’une façon plus vigoureuse, plus rapide et plus indépendante que dans l’Inde, au Turkestan, on Egypte et autres régions purement coloniales. Aucun développement indépendant ni, d’une façon générale, aucun développement quel qu’il soit, n’est possible sans capital dans une société où règne la production marchande. En Europe, les nations dépendantes ont, tout à la fois, leur propre capital et de grandes facilités pour s’en procurer à des conditions très diverses. Les colonies, elles, ne possèdent pas ou presque pas de capital en propre; il ne leur est possible d’en obtenir, sous le régime du capital financier, qu’à la condition de se laisser asservir politiquement. »
Ibid.

Lénine affirmait que ni l’indépendance politique formelle ni le degré de développement économique ne diminuaient la responsabilité des révolutionnaires de défendre les pays capitalistes dépendants (c’est-à-dire ceux dont les relations économiques extérieures entraînent des sorties nettes de valeur) contre les prédateurs impérialistes.
Les pays impérialistes n’ont pas toujours besoin de recourir à la coercition militaire ; ils disposent d’une gamme de tactiques pour atteindre leurs objectifs, notamment en soudoyant des fonctionnaires et en achetant des élections, comme Lénine l’a souligné à Pyatakov :

« Si la ‘ richesse ‘ en général est parfaitement à même d’exercer sa domination sur n’importe quelle république démocratique par la corruption et la Bourse, comment P. Kievski peut-il affirmer, sans tom­ber dans une ‘ contradiction logique ‘ des plus amusantes, que l’immense richesse des trusts et des banques, qui brassent des milliards, ne peut ‘ réaliser ‘ le pouvoir du capital financier sur une république étrangère, c’est-à-dire politiquement indépendante?
Comment cela ? La corruption des fonctionnaires est-elle ‘ irréalisable ‘ dans un État étranger ? »
Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste »

Ces dernières années, les États-Unis ont orchestré et financé une série de « révolutions de couleur » contre des régimes problématiques dans divers pays capitalistes dépendants, en utilisant des oppositions pro-impérialistes assistées par des soi-disant « organisations non gouvernementales ».
Trotsky a observé que les régimes autoritaires (avec ou sans façade parlementaire) sont la norme dans les pays semi-coloniaux où les élites dirigeantes indigènes sont incapables d’assurer les besoins fondamentaux de la population, car la valeur est constamment extraite par les mécanismes d’investissement et de contrôle impérialistes. En conséquence, les pays capitalistes dépendants et semi-coloniaux tendent à être moins stables et leurs dirigeants doivent plus fréquemment recourir à la répression brutale :

« Du fait que dans les pays arriérés le rôle principal n’est pas joué par le capitalisme national mais par le capitalisme étranger, la bourgeoisie nationale occupe une situation sociale inférieure à ce qu’elle devrait être par rapport au développement de l’industrie.
Dans la mesure où le capital étranger n’importe pas de travailleurs mais prolétarise la population indigène, le prolétariat national joue rapidement le rôle le plus important dans la vie du pays. Dans ces conditions, le gouvernement national, dans la mesure où il essaie de résister au capital étranger, est contraint de s’appuyer plus ou moins sur le prolétariat.
D’autre part, les gouvernements de ces pays qui considèrent comme inévitable et comme plus profitable pour eux-mêmes de marcher la main dans la main avec le capital étranger, détruisent les organisations ouvrières et instaurent un régime plus ou moins totalitaire.
Ainsi, la faiblesse de la bourgeoisie nationale, le manque de traditions du gouvernement démocratique, la pression del’impérialisme étranger et le développement relativement rapide du prolétariat ôtent toute base à un régime démocratique stable. Les gouvernements des pays arriérés, c’est-à-dire coloniaux et semi-coloniaux, prennent dans l’ensemble un caractère bonapartiste au semi-bonapartiste. Ils diffèrent les uns des autres en ce sens que les uns tentent de s’orienter dans une direction démocratique en cherchant un appui chez les ouvriers et les paysans, pendant que d’autres installent une forme de dictature militaire et policière. »
– Leon Trotsky, Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste, 1940

Les lamentations impérialistes cyniques sur l’absence de « démocratie » dans les pays ciblés pour un changement de régime, par exemple la Russie, l’Iran et l’État ouvrier déformé chinois, sont régulièrement reprises par les libéraux et divers pseudo-marxistes. Pourtant, comme l’observait Trotsky, la démocratie bourgeoise dans les pays impérialistes repose sur l’exploitation brutale de la majorité de l’humanité :

« L’inégalité du développement a procuré d’énormes bénéfices aux pays avancés qui, quoique à des degrés divers, ont continué à se développer aux dépens des pays arriérés, en les exploitant, en se les soumettant comme colonies, ou tout au moins en les empêchant de s’élever jusqu’à l’aristocratie capitaliste. Les fortunes de l’Espagne, de la Hollande, de l’Angleterre, de la France se sont constituées, non seulement par la plus-value prélevée sur leur propre prolétariat, non seulement par le pillage de leur propre petite bourgeoisie, mais aussi par le pillage systé­matique de leurs possessions d’outre-mer. L’exploitation des classes fut complétée et sa puissance fut accrue par l’exploitation des nations. La bourgeoisie des métropoles se trouva en mesure d’assurer une position privilégiée à son propre prolétariat, surtout à ses couches supérieures, au moyen d’une partie des superprofits amassés dans les colonies. Sans cela, toute espèce de régime démocratique stable eût été impossible. Sous sa forme la plus large, la démocratie bourgeoise devint et reste toujours une forme de gouvernement qui n’est accessible qu’aux nations les plus aristocratiques et les plus exploiteuses. La démocratie antique reposait sur l’esclavage, la démocratie impérialiste repose sur le pillage des colonies. »
– Trotsky, Le Marxisme et notre époque, avril 1939

Les récentes attaques menées par les États-Unis contre l’Afghanistan, l’Irak et la Libye, justifiées comme des initiatives visant à promouvoir le développement et la démocratie politique, ont toutes abouti à des ravages économiques et sociaux. Dans la longue histoire de la conquête coloniale/impérialiste des pays moins développés, il n’y a jamais eu d’exception à ce schéma — c’est pourquoi les léninistes s’opposent catégoriquement aux attaques impérialistes contre les pays semi-coloniaux et prennent toujours parti militairement pour la victime, quel que soit le caractère réactionnaire du régime au pouvoir dans cet État.
Les économies et les structures sociales des pays soumis à l’exploitation impérialiste sont déformées par l’impératif de maximiser les profits pour les investisseurs étrangers parasites. Les marxistes soutiennent les mesures, même partielles, prises par les États capitalistes dépendants pour restreindre l’exploitation impérialiste. En 1938, Trotsky a approuvé la nationalisation par le président Lázaro Cárdenas des actifs pétroliers américains, britanniques et néerlandais au Mexique :

« Le Mexique semi‑colonial est en train de lutter pour son indépendance nationale, politique et économique. C’est là la signification fondamentale de la révolution mexicaine à cette étape. Les magnats du pétrole ne sont pas des capitalistes de base, ils ne sont pas de la bourgeoisie ordinaire. S’étant emparés des ressources naturelles les plus riches d’un pays étranger, campés sur leurs milliards et soutenus par les forces militaires et diplomatiques de leur métropole, ils s’efforcent d’établir dans le pays soumis un régime de féodalisme impérialiste, leur subordonnant législation, jurisprudence et administration. Dans ces conditions, l’expropriation est l’unique moyen efficace de sauvegarder l’indépendance nationale et les conditions élémentaires de la démocratie. »
– Trotsky, Le Mexique et l’impérialisme britannique, 5 juin 1938

Les puissances impérialistes choisissent souvent de faire valoir leur « droit » à exploiter les semi-colonies par la coercition militaire nue — Lénine a observé que la marine britannique « joue le rôle de l’huissier » dans l’extorsion financière des pays dépendants :

« Le revenu des rentiers est cinq fois plus élevé que celui qui provient du commerce extérieur, et cela dans le pays le plus “commerçant” du monde ! Telle est l’essence de l’impérialisme et du parasitisme impérialiste.
Aussi la notion d’’Etat-rentier’ (Rentnerstaat) ou Etat-usurier devient-elle d’un emploi courant dans la littérature économique traitant de l’impérialisme. L’univers est divisé en une poignée d’Etats-usuriers et une immense majorité d’Etats-débiteurs. ‘Parmi les placements de capitaux à l’étranger, écrit Schulze-Gaevernitz, viennent au premier rang les investissements dans les pays politiquement dépendants ou alliés : l’Angleterre prête à l’Egypte, au Japon, à la Chine, à l’Amérique du Sud. En cas de besoin, sa marine de guerre joue le rôle d’huissier. La puissance politique de l’Angleterre la préserve de la révolte de ses débiteurs.’ »
L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Lénine était un ardent défenseur des pays capitalistes dépendants contre les oppresseurs impérialistes :

« La guerre menée contre les puissances impérialistes, c’est-à-dire oppres­sives, par les opprimés (par exemple, les peuples coloniaux) est une guerre véritablement nationale. Elle est possible également à présent. La ‘ défense de la patrie ‘ par un pays nationalement opprimé contre celui qui l’opprime n’est pas une tromperie, et les socialistes ne sont nullement contre la ‘ défense de la patrie ‘ dans une telle guerre. »
Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste »

Trotsky expliqua pourquoi le caractère politique du régime dans le pays le plus arriéré est sans importance lorsqu’il est attaqué par une puissance impérialiste :

« L’impérialisme coercitif des nations avancées ne peut exister que parce qu’il existe sur notre planète des nations arriérées, des peuples opprimés, des pays coloniaux et semi-coloniaux. La lutte des peuples opprimés pour l’unification nationale et l’indépendance nationale est doublement progressiste, car, d’une part, elle prépare des conditions plus favorables à leur propre développement, et, d’autre part, elle porte atteinte à l’impérialisme. Il en résulte, en particulier, que dans la lutte entre une république démocratique impérialiste civilisée et la monarchie barbare et arriérée d’un pays colonial, les socialistes seront complètement du côté du pays opprimé, malgré sa monarchie, et contre le pays oppresseur, malgré sa ‘démocratie’. »
– Trotsky, Lénine et la guerre impérialiste, 1939

La défense des pays semi-coloniaux contre la prédation impérialiste n’implique aucun soutien politique aux dirigeants indigènes — les révolutionnaires dans ces pays ont le devoir de s’opposer à la fois au capital étranger et au capital national. Cette position complète la politique de blocage militaire avec les forces bourgeoises dans la résistance à la conquête impérialiste, comme l’expliqua Trotsky lorsque le Japon envahit la Chine dans les années 1930 :

« Prenons l’exemple d’une grève, pour clarifier la question. Nous ne soutenons pas toutes les grèves. Si, par exemple, une grève est appelé pour l’exclusion des travailleurs Noirs, Chinois, ou japonais d’une usine, nous sommes opposés à cette grève. Mais si une grève vise à améliorer – dans la mesure du possible – les conditions des travailleurs, nous sommes les premiers à y participer, quelle que soit sa direction.
Dans la grande majorité des grèves, les dirigeants sont des réformistes, des traîtres par profession, des agents du capital. Ils s’opposent à toute grève. Mais de temps en temps la pression des masses ou de la situation objective leur impose la voie de la lutte.
Imaginons, un instant, un travailleur se disant: ‘ Je ne veux pas participer à la grève parce que les dirigeants sont des agents du capital’ Cette doctrine de cet imbécile ultra-gauche servirait à le marquer de son vrai nom : un briseur de grève.
Le cas de la guerre sino-japonaise, est de ce point de vue, tout à fait analogue. Si le Japon est un pays impérialiste, et si la Chine est la victime de l’impérialisme, nous privilégions la Chine.
Le patriotisme japonais est le masque hideux d’exactions de par le monde entier. Le patriotisme chinois est légitime et progressiste. Placer les deux sur le même plan et parler de ‘patriotisme social’ ne peut être le fait que de ceux qui n’ont rien lu de Lénine, qui n’ont rien compris de l’attitude des bolcheviks durant la guerre impérialiste, et qui peuvent que compromettre et prostituer les enseignements du marxisme.
Les Eiffelites ont entendu dire que les social-patriotes accusent les internationalistes d’être les agents de l’ennemi et ils nous disent : ‘Faites la même chose.’ Dans une guerre entre deux pays impérialistes, il n’est question ni de démocratie ni de indépendance nationale, mais de l’oppression des peuples arriérés. Dans une telle guerre les deux pays se trouvent sur le même plan historique. Les révolutionnaires dans les deux armées sont défaitistes.
Mais le Japon et la Chine ne sont pas sur le même plan historique. La victoire du Japon va signifier l’asservissement de la Chine, la fin de son développement économique et social, et le renforcement terrible de l’impérialisme japonais. La victoire de la Chine va signifier, au contraire, la révolution sociale au Japon et le libre développement, c’est-à-dire sans être gêné par l’oppression extérieure, de la lutte des classes en Chine.
Mais Tchang Kaï-chek peut-il assurer la victoire ? Je ne le crois pas. C’est lui, cependant, qui a commencé la guerre et qui aujourd’hui la dirige. Pour être en mesure de le remplacer, il est nécessaire d’acquérir une influence décisive au sein du prolétariat et dans l’armée, et pour ce faire il est nécessaire de ne pas rester en suspension dans l’air, mais de se placer dans le milieu de la lutte.
Nous devons gagner influence et prestige dans la lutte armée contre l’invasion étrangère et dans la lutte politique contre les faiblesses, les lacunes et les trahison internes. À un certain point, que nous ne pouvons pas fixer à l’avance, cette opposition politique peut et doit être transformée en un conflit armé, en guerre civile, vu que, tout comme la guerre en général, la guerre n’est rien de plus que la continuation de la lutte politique. Il est nécessaire, cependant, de savoir quand et comment transformer l’opposition politique en insurrection armée. »
– Trotsky, Lettre à Diego Rivera, sur la guerre sino-japonaise, 23 septembre 1937

Les militants conscients de la classe dans les pays impérialistes ont le devoir de résister activement aux attaques contre les pays semi-coloniaux par l’agitation populaire et des actions de grève visant à bloquer les livraisons d’armes impérialistes :

« Si, demain, les travailleurs français apprennent que deux cargaisons de munitions sont préparées à être expédiées, l’une au Japon, l’autre à la Chine, quelle sera l’attitude de Craipeau ? Je considère qu’il est assez révolutionnaire pour appeler les travailleurs à boycotter le bateau destiné à Tokio et laisser partir celui pour la Chine, sans pourtant cacher son opinion sur Tchiang Kaï-chek ni exprimer la moindre confiance en Chautemps. »
– Trotsky, Une fois de plus : l’URSS et sa défense, 4 novembre 1937

Lénine affirmait qu’en soutenant activement les luttes des opprimés pour la libération nationale, les travailleurs des pays impérialistes contribuent à jeter les bases d’une future république socialiste mondiale :

« C’est pourquoi, lorsqu’on dit : la libre disposition est superflue en régime socialiste, on énonce la même absurdité [de Kievsky/Pyatakov], on tombe dans la même déplorable confusion que si l’on disait : en régime socialiste, la démocratie est superflue.
La libre disposition n’est pas plus impossible en régime capitaliste et tout aussi superflue en régime socialiste que la démocratie en général.
La révolution économique crée les prémisses indispensables à l’abolition de toutes les formes d’oppression politique. C’est pourquoi précisément il est illogique et erroné d’invoquer la -révolution économique alors que la question posée est celle de savoir comment anéantir l’oppression nationale. On ne peut l’anéantir sans révolution économique, C’est incontestable. Mais se contenter de cette affirmation c’est tomber dans un ridicule et lamentable « économisme impérialiste.
Il faut appliquer l’égalité en droits des nations ; proclamer, formuler et réaliser des « droits » égaux pour toutes les nations. Tout le monde est d’accord sur ce point, sauf peut-être P. Kievski. Mais ici, précisément, se pose la question que l’on élude : la négation du droit à posséder son propre État national n’est-elle pas la négation de l’égalité en droits ? Bien sûr que si. Et la démocratie conséquente, c’est-à-dire socialiste, pro­clame, formule et réalisera ce droit, sans lequel les nations ne sauraient se rapprocher et fusionner complètement et de plein gré. »
– Lénine, Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste »

Impérialisme et conscience de classe révolutionnaire

Lénine décrivait comment les impérialistes cherchaient à coopter des couches privilégiées de la classe ouvrière avec une part des superprofits générés par l’exploitation coloniale :

« Les profits élevés que tirent du monopole les capitalistes d’une branche d’industrie parmi beaucoup d’autres, d’un pays parmi beaucoup d’autres, etc., leur donnent la possibilité économique de corrompre certaines couches d’ouvriers, et même momentanément une minorité ouvrière assez importante, en les gagnant à la cause de la bourgeoisie de la branche d’industrie ou de la nation considérées et en les dressant contre toutes les autres. Et l’antagonisme accru des nations impérialistes aux prises pour le partage du monde renforce cette tendance. Ainsi se crée la liaison de l’impérialisme avec l’opportunisme, liaison qui s’est manifestée en Angleterre plus tôt et avec plus de relief que partout ailleurs du fait que certains traits impérialistes de développement y sont apparus beaucoup plus tôt que dans les autres pays. »
L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Il a appelé les révolutionnaires à rompre de manière décisive avec les réformistes qui dominaient la Deuxième Internationale :

« Le caractère relativement ‘ pacifique ‘ de la période 1871 1914 a nourri l’opportunisme, état d’esprit d’abord, tendance ensuite, et enfin groupe ou couche formée par la bureaucratie ouvrière et les compagnons de route petits bourgeois. Ces éléments ne pouvaient se soumettre le mouvement ouvrier qu’en reconnaissant en paroles les objectifs révolutionnaires et la tactique révolutionnaire. Ils ne pouvaient gagner la confiance des masses qu’en jurant que tout le travail ‘ pacifique ‘ n’était qu’une préparation à la révolution prolétarienne. … L’unité avec les social chauvins, c’est l’unité avec ‘ sa propre ‘ bourgeoisie nationale qui exploite d’autres nations ; c’est la division du prolétariat international. »
L’opportunisme et la faillite de la IIe Internationale, janvier 1916

Lénine considérait que les centristes pseudo-marxistes du Parti social-démocrate indépendant de Karl Kautsky (USPD, alias « Indépendants ») et du Independent Labour Party en Grande-Bretagne étaient tout aussi mauvais que les réformistes ouvertement affichés :

« Les ‘ conciliateurs au nom des principes ‘ tenteront de présenter une falsification du marxisme en recourant, par exemple, à un raisonnement tel que celui-ci : les réformes n’excluent pas la révolution, une paix impérialiste avec certaines ‘ améliorations ‘ des frontières nationales ou du droit international ou des dépenses budgétaires pour les armements, etc., est compatible avec le mouvement révolutionnaire, en tant qu’’ une des phases du développement ‘ de ce mouvement, etc., etc.
Ce serait là une altération du marxisme. Bien sûr que les réformes n’excluent pas la révolution. Mais ce n’est pas de cela qu’il est question à l’heure actuelle; il s’agit pour les révolutionnaires de ne pas s’exclure eux-mêmes devant les réformistes, c’est‑à‑dire que les socialistes ne doivent pas substituer à leur activité révolutionnaire une activité réformiste. »
Pacifisme bourgeois et pacifisme socialiste, 1er janvier 1917

Dans le même article, Lénine abordait un problème que connaissent les révolutionnaires intervenant dans les « mouvements pacifistes » contemporains :

« Car les pacifistes bourgeois et leurs imitateurs et perroquets « socialistes » ont toujours imaginé la paix comme quelque chose de distinct dans son principe même, en ce sens que l’idée : ‘ la guerre est la continuation de la politique de paix, la paix est la continuation de la politique de guerre ‘ n’a jamais été comprise par les pacifistes des deux nuances. Que la guerre impérialiste de 1914‑1917 soit la continuation de la politique impérialiste des années 1898 à 1914, sinon d’une période encore antérieure, ni les bourgeois ni les social‑chauvins n’ont jamais voulu et ne veulent le voir. Que la paix ne puisse être à présent, si les gouvernements bourgeois ne sont pas renversés par la révolution, qu’une paix impérialiste continuant la guerre impérialiste, ni les pacifistes bourgeois ni les pacifistes socialistes ne le comprennent. »
Ibid.

Lorsque l’USPD a cherché à rejoindre l’Internationale communiste, Lénine a répondu en exigeant que les candidats déclarent leur « soutien inconditionnel à toutes les insurrections » des peuples coloniaux. Cette démarcation programmatique claire a séparé la majorité subjectivement révolutionnaire des Indépendants (qui ont rejoint le KPD) de la minorité réformiste de Kautsky qui est rapidement retournée au SPD :

« Ce refus ou cette incapacité de rompre avec la couche supérieure de travailleurs infectés par l’impérialisme se retrouve également chez les Indépendants et les Longuetistes [français], dans leur absence d’agitation pour le soutien direct et inconditionnel à toutes les insurrections et mouvements révolutionnaires des peuples coloniaux.
« Dans de telles circonstances, la condamnation de la politique coloniale et de l’impérialisme n’est soit qu’une pure hypocrisie, soit le soupir vain d’un philistin stupide…
« Dans l’ensemble, toute propagande et agitation, tout travail organisationnel des indépendants et des longuetistes est plus petite-bourgeoise-démocratique que révolutionnaire-prolétarienne — elle est pacifiste et non social-révolutionnaire.
« En raison de cela, la ‘reconnaissance’ de la dictature du prolétariat et du pouvoir soviétique reste purement verbale. »
Projet (ou thèses) de la réponse du parti communiste de Russie à la lettre du parti social-démocrate indépendant d’Allemagne, mars 1920 [notre traduction]

Soutenir des révoltes militaires contre l’impérialisme par des pays coloniaux ou semi-coloniaux n’implique aucune accommodation politique avec leurs élites dirigeantes :

«…La nécessité de lutter contre le clergé et les autres éléments réactionnaires et moyenâgeux qui ont de l’influence dans les pays arriérés; … La nécessité de lutter contre le panislamisme et autres courants analogues, qui tentent de conjuguer le mouvement de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement des positions des khans, des propriétaires fonciers, des mollahs, etc. ; … La nécessité de lutter résolument contre la tendance à parer des couleurs du communisme les courants de libération démocratique bourgeois des pays arriérés ; l’Internationale Communiste ne doit appuyer les mouvements nationaux démocratiques bourgeois des colonies et des pays arriérés qu’à la condition que les éléments des futurs partis prolétariens, communistes autrement que par le nom, soient dans tous les pays arriérés groupés et éduqués dans l’esprit de leurs tâches particulières, tâches de lutte contre les mouvements démocratiques bourgeois de leur propre nation ; l’Internationale Communiste doit conclure une alliance temporaire avec les démocrates bourgeois des colonies et des pays arriérés, mais pas fusionner avec eux, et maintenir fermement l’indépendance du mouvement prolétarien, même sous sa forme la plus embryonnaire…  »
– Lénine, Première ébauche des thèses sur les questions nationale et coloniale (pour le IIe congrès de l’Internationale communiste), 5 juin 1920

Contrairement à la prescription des mencheviks selon laquelle dans chaque pays un développement capitaliste indigène devait avoir lieu avant qu’une révolution socialiste soit possible, Lénine affirmait que les pays socialistes plus avancés sur le plan économique pouvaient aider les pays semi-coloniaux à passer directement à un système de propriété collectivisée :

« …pouvons‑nous considérer comme juste l’affirmation que le stade capitaliste de développement de l’économie est inévitable pour les peuples arriérés, actuellement en voie d’émancipation et parmi lesquels on observe depuis la guerre un mouvement vers le progrès ? Nous y avons répondu par la négative. Si le prolétariat révolutionnaire victorieux mène parmi eux une propagande systématique, si les gouvernements soviétiques les aident par tous les moyens à leur disposition, on aurait tort de croire que le stade de développement capitaliste est inévitable pour les peuples arriérés. Dans toutes les colonies dans tous les pays arriérés, nous devons non seulement constituer des cadres indépendants de militants, des organisations du parti, non seulement y poursuivre dès maintenant la propagande en faveur de l’organisation des Soviets de paysans, en nous attachant à les adapter aux conditions précapitalistes qui sont les leurs, mais encore l’Internationale Communiste doit établir et justifier sur le plan théorique ce principe qu’avec l’aide du prolétariat des pays avancés, les pays arriérés peuvent parvenir au régime soviétique et, en passant par certains stades de développement, au communisme, en évitant le stade capitaliste. »
Rapport de la commission nationale et coloniale au II° congrès de l’Internationale Communiste, 26 juillet 1920

En octobre 1917, la classe ouvrière russe représentait une infime minorité au sein d’une société majoritairement paysanne, et pourtant, sous la direction des bolcheviks, elle renversa le gouvernement de Kerenski, expropria la bourgeoisie et créa le premier État ouvrier au monde. Lénine considérait que les perspectives d’une transformation socialiste réussie dans un pays aussi arriéré que la Russie dépendaient de la possibilité imminente de percées révolutionnaires à l’échelle internationale :

« Quand nous avons entrepris, à l’époque, la révolution internationale, nous n’avons pas agi avec l’idée que nous pouvions anticiper son développement, mais parce qu’un concours de circonstances nous a incités à commencer. Ou bien la révolution internationale nous viendra en aide, pensions nous, et alors nos victoires seront absolument garanties, ou bien nous réaliserons notre modeste tâche révolutionnaire avec le sentiment que, en cas de défaite, nous aurons tout de même servi la cause de la révolution et que notre expérience profitera à d’autres révolutions. Nous comprenions fort bien que sans le soutien de la révolution internationale, la victoire de la révolution prolétarienne est impossible. Avant comme après la révolution, nous nous disions : ou bien la révolution éclatera dans les pays capitalistes plus évolués, immédiatement, sinon à brève échéance, ou bien nous devons périr. Malgré cette conviction, nous avons tout mis en œuvre pour sauvegarder le système soviétique, coûte que coûte, en toutes circonstances, car nous savions que nous ne travaillions pas seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour la révolution internationale. »
– Lénine, Rapport sur la tactique du Parti Communiste de Russie au IIIe congrès de l’Internationale communiste, 5 juillet 1921

Le recul de la vague révolutionnaire dans les pays capitalistes plus avancés (en particulier l’Allemagne) a nécessité une retraite tactique de la jeune État ouvrier soviétique. L’introduction de la Nouvelle Politique Économique (NEP) en 1921 était une tentative de relancer l’économie par une restauration contrôlée de l’échange sur le marché des biens de consommation tout en ouvrant également l’économie à l’investissement impérialiste réglementé :

« Il va sans dire que nous devons accorder des concessions au capital étranger, à la bourgeoisie des autres pays. Sans la moindre dénationalisation nous remettons mines, forêts, puits de pétrole aux capitalistes étrangers pour obtenir produits industriels, machines, etc., et relever ainsi notre propre industrie…. Qu’est ce qui nous y oblige ? Nous ne sommes pas seuls sur terre. Nous sommes dans un système d’Etats capitalistes. D’un côté, des pays coloniaux qui ne peuvent pas encore nous aider; de l’autre, des pays capitalistes qui sont nos ennemis. Ce qui donne un certain équilibre, très précaire il est vrai. Mais nous devons cependant tenir compte de cet état de choses. Il ne faut pas fermer les yeux sur ce fait si nous voulons exister. Ou bien vaincre immédiatement toute la bourgeoisie, ou bien payer tribut. »
Ibid.

Lénine considérait la NEP comme un moyen de gagner du temps pour l’État ouvrier en devenir, et non pas comme une première étape dans la création d’une société socialiste isolée et autosuffisante entourée de prédateurs impérialistes. Sous Lénine, la politique étrangère bolchevique reposait sur la reconnaissance que l’encerclement impérialiste rendait impossible une coexistence pacifique à long terme. Lénine savait que l’investissement impérialiste posait des risques sérieux :

« Vous aurez à côté de vous des capitalistes. Vous aurez aussi à côté de vous des capitalistes étrangers, concessionnaires et affermataires, qui vous rafleront des profits se montant à des centaines de pour-cent, qui s’enrichiront près de vous. Qu’ils s’enrichissent, et vous, vous apprendrez d’eux à gérer l’économie. Alors seulement vous saurez construirela république communiste. Du point de vue de la nécessité de s’instruire rapidement, tout relâchement est un crime très grave. Et il faut se lancer dans cet apprentissage, apprentissage difficile, dur et parfois cruel, car autrement il n’y a pas d’issue. Vous ne devez pas oublier que notre pays des Soviets, tombé dans la misère après de longues années d’épreuves, n’est pas entouré par une France socialiste et une Angleterre socialiste qui nous aideraient avec leur technique moderne et leur industrie moderne. Non! Nous devons nous souvenir qu’actuellement toute leur technique moderne et toute leur industrie moderne appartiennent aux capitalistes qui agissent contre nous. »
La nouvelle politique économique et les tâches des services d’éducation politique, 17 octobre 1921, Œuvres complètes de Lénine, Tome 33

Lénine connaissait les dangers que représentaient pour le jeune État ouvrier les entreprises capitalistes étrangères et le relâchement partiel du monopole sur le commerce extérieur. Dans son dernier article, il envisageait la possibilité d’une attaque militaire impérialiste :

« Pouvons‑nous conjurer le choc futur avec ces pays impérialistes ? Pouvons‑nous espérer que les antagonismes et les conflits internes entre les pays impérialistes prospères d’Occident et les pays impérialistes prospères d’Orient nous laisseront une trêve pour la deuxième fois, comme ils l’ont fait la première fois, lorsque la croisade entreprise par la contre‑révolution occidentale pour venir en aide à la contre‑révolution russe échoua par suite des contradictions qui existaient dans le camp des contre­révolutionnaires d’Occident et d’Orient, dans celui des exploiteurs orientaux et des exploiteurs occidentaux, dans celui du Japon et de l’Amérique ?
Il me semble qu’à cette question il faut répondre que la solution dépend ici d’un trop grand nombre de facteurs ; ce qui permet, en somme, de prévoir l’issue de la lutte, c’est le fait qu’en fin de compte, le capitalisme lui‑même instruit et éduque pour la lutte l’immense majorité de la population du globe. »
Mieux vaut moins mais mieux, 2 mars 1923

Ce que Lénine excluait catégoriquement, c’était la possibilité d’une coexistence pacifique à long terme avec l’impérialisme et d’autres fantasmes similaires propagés par Kautsky et d’autres social-pacifistes :

« Tout Parti désireux d’appartenir à la III° Internationale, a pour devoir de dénoncer autant que le social-patriotisme avoué le social-pacifisme hypocrite et faux ; il s’agit de démontrer systématiquement aux travailleurs que, sans le renversement révolutionnaire du capitalisme, nul tribunal arbitral international, nul débat sur la réduction des armements, nulle réorganisation ‘ démocratique ‘ de la Ligue des Nations ne peuvent préserver l’humanité des guerres impérialistes. »
Les conditions d’admission à l’Internationale communiste, juillet 1920

C’était la conviction inébranlable de Lénine que seule la révolution prolétarienne mondiale pouvait déraciner l’impérialisme et ouvrir la voie à un avenir socialiste pour l’humanité. La Troisième Internationale, parti mondial de la révolution socialiste, a été créée dans le but de mettre en œuvre cette perspective :

« Il existe partout une armée prolétarienne, parfois mal organisée il est vrai, et qui demande à être réorganisée, et si nos camarades de tous les pays nous aident maintenant à organiser une armée unique, rien ne pourra plus nous empêcher accomplir notre œuvre. Cette œuvre, c’est la révolution prolétarienne universelle, la création de la République universelle des Soviets. »
Rapport sur la situation internationale et les tâches fondamentales de l’I.C. au II° congrès de l’Internationale Communiste, 19 juillet 1920